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Ahmed Mohamed Ag Hamani : “Une autre transition est un suicide pour le pays”

Invité de l’émission “Dimanche Politique“ de Renouveau TV, l’ancien Premier ministre, Ahmed Mohamed Ag Hamani a passé en revue toutes les questions d’actualités. Et sans ambages, il a estimé qu’une autre transition est un suicide pour le pays. Entretien.

Vous étiez récemment à Tombouctou. Vous avez animé une rencontre communautaire. Vous avez également rencontré la société civile. Peut-on revenir sur les grandes lignes de ces deux rencontres ?

Ahmed Mohamed Ag Hamani : J’étais à Tombouctou récemment pour deux raisons : la première mission, c’était de tenter de créer ou de corriger certaines situations qui prévalent dans mon village et autour de mon village. Mon village est à 33 km de Tombouctou, il s’appelle Tintélou. Et nous n’avons jamais eu de problèmes avec aucune des communautés avec lesquelles nous cohabitons. Ça été un lieu de paix, de cohabitation. Mais tout récemment avec ce qu’il y avait comme mouvement, nous avions des inquiétudes sur des possibilités de créer des conflits dans notre zone. Il fallait éteindre ces intentions et les corriger.

On a convoqué une réunion intra intercommunautaire qui concerne toutes les communautés villageoises et nomades autour de notre village qui regroupe 3 communes : la Commune d’Alafia, la Commune de Douwoyetièré et la Commune de Salam. Ce sont les communes limitrophes de la zone de Tintélou. Le débat portait sur trois sujets : le premier c’est la consolidation de la paix. J’ai bien précisé dans les termes de référence on a voulu dire (pour la paix) et j’ai dit, chez nous on a toujours eu la paix. Il faut maintenant consolider la paix pour éviter que l’espace ne soit agressé par des conflits qui sont en train de naitre de part et d’autre.

Est-ce que vous pensez que vous avez été écouté ?

Oui, bien sûr ! Et l’autre point que nous avons discuté, c’est la gestion rationnelle et concertée des ressources naturelles qui sont souvent sources de conflits, donc l’eau, la terre, etc. Nous les avons décortiqués. Ensuite, il fallait créer quelque chose qui puisse permettre à ces populations de prévenir des conflits, les régler et rester en parfaite harmonie de cohabitation sociale. Nous avons élaboré une charte qui a été signée par tout le monde, qui engage tout le monde. Et on a mis en place un organe de suivi et de règlement des conflits qui peuvent naitre éventuellement entre les différentes communautés sur ces questions.

Le deuxième élément , c’est qu’en ma qualité de président de la Coalition citoyenne pour la paix, l’unité et la réconciliation nationale, qui est une organisation faitière de la société civile et qui regroupe pratiquement toutes les associations faitières de notre pays, nous devons apporter le message qui rentre dans le cadre de notre programme de création de cellules au niveau de différentes régions pour que la communication soit facilitée entre l’organe central et les populations au niveau des différentes localités pour faciliter la mise en œuvre l’accord pour la paix et la réconciliation nationale.

Voilà les objectifs de la Coalition qui prône une société civile forte, efficace et compétente pour faire face aux différents défis qui envahissent notre pays sur le plan politique.

Au moment où vous étiez dans la région il y a eu une attaque dans le village de Soumpy, comment analysez-vous la situation sécuritaire dans le Nord du pays ?

J’ai suivi la presse qui en a parlé et j’ai été étonné de la compétence d’un journaliste qui ne connait pas la géographie de la localité, parce qu’il pensait que le conflit a eu lieu là où nous tenions la réunion, ça n’a rien à voir. Ceci étant, cette situation est très regrettable. Nous déplorons des attaques qui rendent impossibles le retour des populations d’abord et qui rendent invivables la situation dans ces régions et l’absence de l’administration ainsi que l’absence du développement. C’est vraiment des situations très regrettables et je me suis permis d’aller voir les jeunes militaires qui sont blessés à l’hôpital de Tombouctou pour leur apporter mon soutien, ma solidarité et également le soutien de l’ensemble de la Coalition que je suis censé représenter.

Est-ce que l’on peut savoir les objectifs de cette Coalition et surtout les actions que vous avez pu mener depuis sa création ?

Il faut rappeler que la création de la Coalition date du 22 avril 2017. Donc bientôt on aura un an, elle est toute neuve. Elle vise deux choses. La première c’est une bonne lecture, une bonne compréhension de l’accord parce qu’elle est essentiellement basée sur la mise en œuvre de l’accord conformément à l’article 5 de l’accord qui demande à la société civile ainsi qu’aux partis politiques et à l’ensemble des acteurs du pays d’apporter leur contribution à sa mise en œuvre. Nous avons estimé qu’il faut que cet accord soit accepté par tout le monde, soit bien compris de la même manière. Nous avons organisé la première mission, c’est d’abord l’information, la sensibilisation et une plus grande connaissance du contenu de l’accord pour que nous puissions l’appliquer. Le deuxième objectif que nous visons c’est la création d’un organe fédérateur de la société civile.

Certains estiment que l’accord pour la paix et la réconciliation mérite d’être renégocié. Est-ce votre avis ?

Je n’irai pas jusque-là parce que lorsque l’on met un temps à élaborer un processus et ensuite à négocier pendant longtemps, je crois qu’on ne doit pas se permettre cela. A moins de ne pas être suffisamment responsable pour dire que tout ce qui a été fait est nul donc de renégocier. Ce n’est pas une bonne attitude.

Donc selon vous l’accord est un bon document ?

Non ! Je ne dis pas que l’accord est un bon document car aucune loi n’est parfaite. Mais en réalité, cet accord, tout le monde est unanime qu’il constitue pour nous un moyen pour faire taire les armes.

Si l’on venait à vous confier la gestion de cet accord, par quoi allez-vous commencer ?

D’abord, tout est au début. Malheureusement, ce n’est pas le cas, nous ne sommes pas dans une école théorique d’hypothèses. On est des gens de concrets, la situation du Mali est une des plus concrètes et des plus graves. Le Mali est tombé depuis longtemps dans un gouffre et il faut des hommes également des institutions. Il faut que tout le monde se tienne la main et il faut d’abord être un malien, un patriote ensuite s’engager à sortir le Mali de cette situation. C’est pour cela qu’il faut que tout le monde se donne la main. Personne ne peut à elle seule sortir le Mali de ce trou. Il faut la conjugaison, la cohésion et la complicité de toutes les forces vives de la nation pour que le Mali s’en sorte.

Certains accusent la communauté internationale de ne pas jouer toute sa partition dans l’application de l’accord. Est-ce que vous pensez la même chose ?

Certains disent que l’accord n’est pas appliqué, cela ne concerne qu’eux. D’autres sont contre l’accord et trouvent tous les moyens pour le bloquer. Moi je ne rentre pas dans ce jeu-là. Pour moi, l’accord est né dans un contexte extrêmement difficile, sa mise en œuvre nécessite la mobilisation de tous les signataires à tout moment et de surmonter toutes les difficultés, tous les obstacles qui peuvent surgir pour que l’on puisse avancer.

Mais est-ce que c’est le cas ?

Il ne sert à rien de se jeter la balle pour dire que c’est le gouvernement qui est responsable ou c’est les mouvements qui sont responsables. En fait, la communauté internationale étant partie prenante d’abord dans les négociations, elle est partie prenante également du suivi de la mise en œuvre, elle a pris l’engagement d’apporter son appui, elle ne peut pas signer un blocage. On ne peut pas dire que la communauté internationale n’a pas sa part de responsabilité.

Vous avez fait un grand plaidoyer à l’extérieur à l’époque. Vous étiez dans beaucoup de pays. Alors quelles ont été vos motivations ?

D’abord je précise ceci : premièrement, il n’y a pas de conflit entre le Nord et le Sud au Mali que cela soit clair et ceux qui veulent nous amener dans cela sont les pires ennemis du Mali. Deuxièmement, moi je suis Touareg, je suis fier de l’être et personne ne peut m’enlever cela, c’est mon droit le plus absolu.

Qu’un groupe touareg (ce qui n’est pas d’ailleurs exact parce que les groupes armés ne sont composés que des Touaregs) aient pris les armes pour défendre ce qu’ils considèrent comme étant leur revendication, leur droit, c’est une question et ça ils le font vis-à-vis du gouvernement du Mali de l’autorité du Mali, pas contre les populations sédentaires ni les Bambaras ni les Peuls.

Vous confirmez que ce n’est pas une rébellion touareg ?

Je confirme que ce n’est pas une rébellion des Touaregs. Et je ne crois pas à la redondance de cette rébellion. Moi, je n’ai pas de gêne rebelle, depuis ma naissance. J’ai une origine touareg. Génétiquement, je ne pense pas que je sois rebelle. Je me rebelle contre une situation, je trouve une solution et je continue. Ce qu’on veut faire croire que les Touaregs sont de nature belliqueuse ou rebelle est faux. Sinon, comment ils ont pu cohabiter avec les autres pendant des siècles ?

Est-ce que votre plaidoyer a porté fruit ?

Je pense bien que oui ! Nous avons dit aussi en son temps que la société civile que nous représentons n’était pas associée aux négociations.

Vous n’avez pas participé aux négociations mais vous avez une association qui travaille pour la mise en œuvre de l’accord, comment est-ce que cela est possible ?

Je rectifie ! Nous sommes pour la mise en œuvre intelligente et correcte de l’accord. Je précise bien le mot intelligent parce que certains pensent qu’il faut appliquer l’accord à la lettre.

A un moment donné vous avez rejeté toute idée de créer une milice. Est-ce que c’est toujours d’actualité ? Pourquoi vous êtes toujours contre la création d’une milice ?

Fondamentalement, je suis contre parce que le temps m’a donné raison. J’avais mis en garde depuis 2010 contre la création des milices d’auto-défense, pour la simple raison que je pense que ces milices vont nous conduire infailliblement vers une guerre civile. Ça n’a pas raté, aujourd’hui nous sommes en plein au centre et au nord du Mali dans des positions qui nous amènent infailliblement vers des risques de conflits énormes entre les communautés et c’est ça le drame.

La gestion de cette question par l’Etat pensez-vous qu’elle est la meilleure ?

L’Etat c’est qui d’ailleurs ? C’est vous, c’est moi, tout le monde, mais si vous parlez du gouvernement, c’est une substitution de l’Etat, là c’est autre chose. Effectivement, la gestion n’est pas facile mais si l’on n’en a pas les moyens corrects de gestion. Vous pouvez reprocher aux gestionnaires de mal gérer.

Récemment lors d’un déplacement à Kayes vous avez dénoncé une démission de la classe politique face à ce que vous appelé une nation en péril. Qu’est-ce que vous reprochez à la classe politique ?

Je reproche à la classe politique son attachement à des objectifs ou à une politique qui vise essentiellement à la participation à des élections pour accéder au pouvoir. Si vous prenez le statut de tout parti politique, son objectif est d’accéder au pouvoir alors que ce n’est pas le pouvoir qu’il faut chercher, il faut sortir le Mali du trou car le pouvoir s’exerce sur le Mali. Le Mali n’existant pas, il faut renoncer et mettre en veilleuse toutes les querelles politiciennes pour parler en citoyen et en patriote pour sauver le Mali.

C’est ce que j’ai dit, je l’ai crié et je redirai demain si c’est nécessaire, parce que je pense que c’est la seule voie pour sortir le Mali de cette situation.

Les conditions sécuritaires inquiètent. Est-ce que vous sentez l’engagement des autorités à tenir les élections ?

Ça regarde les autorités ! Elles ont la responsabilité de gérer le pays et je crois elles sont suffisamment conscientes des engagements qu’elles prennent. C’est regrettable. Ce n’est pas bon que les élections soient reportées à plusieurs reprises. Parce que les gens avec lesquels malheureusement nous avons un accord n’accepteront plus jamais que le Mali ait un vide constitutionnel. Ce n’est pas possible.

Est-ce qu’on ne tend pas vers cette hypothèse ?

Non ! On n’est pas encore au bout du délai prévu par la Constitution. Parce qu’une autre transition pour le Mali, pour moi est un suicide pour le pays.

Quelle est votre thérapie pour une sortie de crise ?

On est en crise depuis plusieurs années, cette crise date de 2006, je vous le rappelle. C’est en 2006 qu’il y a eu la première désertion des officiers intégrés de la rébellion de 1992. Ils sont partis se trouver à Tegharghar, le président à l’époque a envoyé Iyad. Iyad qui était dans d’autres missions et c’est là où tout est parti. Et ça c’est un élément fondamental que l’on oublie et depuis lors, le Mali n’est plus stable. Même avec le problème d’Ag Bahanga, on a fait un forum à Kidal pour fêter la fin de la rébellion. Moi personnellement je n’étais pas dupe, j’ai dit à certains de ne pas fêter la fin de la rébellion, la rébellion n’est pas terminée.

Quelles sont vos raisons de douter ?

Mes raisons sont très simples parce que le problème n’est pas une rébellion là-bas. Le problème c’est un conflit entre toutes les communautés qui sont à Kidal. L’hégémonie de la chefferie des Ifoghas sur les autres communautés alors que leurs voisins d’à côté qui sont les Kounta ont décidé de rompre la chefferie traditionnelle. Et toutes les fractions arabes ont été libérées, les Ifoghas auraient dû faire la même chose. Je leur ai écrit à l’époque en 2009. Je le leur ai donné pour qu’à la place de ce forum il y ait plutôt une rencontre sous l’autorité de l’administration parce que c’est de cette manière que cela doit se passer, selon nos lois.

Est-ce que vous êtes de ceux qui pensent que le problème du Nord c’est véritablement Kidal ? Si ça ne va pas à Kidal ça ne va pas dans les autres localités ?

Non pas du tout ! La focalisation de tout le monde sur Kidal ce n’est pas nécessaire, c’est dépassé. Tombouctou c’est Kidal, Gao c’est Kidal, Ménaka c’est Kidal et maintenant Mopti c’est Kidal. Il y a tellement d’espaces inoccupés qui sont occupés par les terroristes que finalement Kidal ne constitue plus qu’un élément parmi tant d’autres.

M. le Premier ministre un dernier mot, un souhait, un appel aux Maliens…

L’appel je l’ai lancé depuis longtemps, c’est l’appel à l’unité, à la cohésion et au patriotisme nécessaire pour sauver le Mali. C’est la seule manière pour nous de sauver le pays : taire nos querelles, taire tout ce qui divise les Maliens, qui les empêche de regarder dans la même direction pour sauver le Mali. Si on veut du Mali, le Mali est battu sur deux piliers : l’unité nationale, le sentiment d’appartenir à une nation ça se cultive et ça se développe. On n’est pas arrivé à résoudre ce problème et tant que cela n’est pas résolu, il y a toujours des risques de dérapage. Le deuxième, c’est la solidarité et la confiance le troisième. Sans cela il n’y aura pas de Mali, pas de nation.

Propos recueillis par Alpha Mahamane Cissé

L’Indicateur du Renouveau du 09 Mars 2017

 

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