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  Un peu d’histoire, d’art et de culture
Musique : Boubacar Traoré, l’homme qui faisait twister le Mali est revenu sur scène à Paris

Le bluesman malien Boubacar Traoré est en concert à la Fondation Cartier, à Paris, le 27 octobre 2017. "Kar Kar" a fait danser son pays à l’heure de l’indépendance. C’est désormais un bluesman à la voix plaintive et déchirante, qui se produit le 27 octobre, à Paris.

C’est une époque pas si lointaine où, à Bamako, les jupes des filles étaient courtes, les pantalons des garçons, cigarettes, et les chaussures, pointues - bientôt remplacées par des pattes d’éléphant et des talons compensés... Une époque où l’on se donne rendez-vous au "grin" (1), où l’on sort dans les "surpats" (les surprises-parties), dans les bals-poussière ; où l’on se fait appeler Johnny, Otis, Clo-Clo ; où ceux qui en ont les moyens se font tailler un costard blanc chez le couturier du quartier animé de Bagadadji pour ressembler au James Brown du live à l’Apollo, la référence.

L’âge d’or joyeux qui revit

C’est, au Mali, le temps de l’indépendance (1960), où des jeunes se regroupent en clubs, se défient sans animosité, et s’appellent les Beatles, les Rockers, ou les Chaussettes noires. Où l’on dévore Salut les Copains, et y puise son prochain look. Où l’on se procure, seul ou à plusieurs, des disques auprès des marins des ports d’Afrique de l’Ouest, des enfants de diplomates, et où l’on se fait tirer le portrait, en soirée par Malick Sidibé. Le lendemain, on passe à sa boutique au coin des rues 19 et 30, à Bagadadji, pas tant pour acheter sa photo que pour voir sa trombine en vitrine. Un âge d’or joyeux, que documente l’émouvante rétrospective de la Fondation Cartier (2), à Paris, consacrée au photographe disparu en 2016 (lire aussi le témoignage d’Agnès b.).

Dans le cadre d’une soirée Nomade, à la Fondation Cartier, le 22 octobre, et avant d’y revenir pour un concert, le 27 octobre, le bluesman malien a rejoué son tube Mali Twist. Ici, devant une photo de lui en compagnie du photographe Malick Sidibé et tenant son portrait dans sa période rock (pris alors par un autre photographe).
L’important, c’est alors d’avoir la classe, d’avoir le sentiment d’être "en phase avec l’avant-garde du monde entier", comme le note l’universitaire et documentariste Manthia Diawara (03), et de s’affranchir autant de l’ancienne tutelle coloniale, que du poids des parents, du regard des autorités religieuses et des dirigeants politiques. S’amuser, que les corps se rapprochent, se touchent, se collent... 
Alors la jeunesse est insouciante : il y a un pays à construire, qui ne s’appelle plus le Soudan français, avec un gouvernement socialiste, mené par Modibo Keïta, qui goûte peu, malgré tout, cette licence ; et, surtout, des idoles et des sons qui viennent des États-Unis, de France ou de Cuba.

Un hymne patriote pour participer à l’édification du pays

Originaire de Kayes, dans l’ouest du pays, Boubacar Traoré, né en 1942, est l’un d’entre eux, et ses idoles s’appellent Otis Reding et Johnny Pacheco, le flûtiste maître du pachanga. Si l’on ne sait pas toujours à quoi il ressemble, tout le monde connaît "Kar Kar" ("cassé-cassé", soit l’as du dribble), surnom acquis à l’adolescence par Boubacar quand il était un footballeur prometteur, avant de se blesser au pied. Parce que sa chanson Mali Twist est diffusée en boucle à la radio du Mali, et au-delà, sur les ondes de ce que l’on nomme encore la Haute-Volta (futur Burkina Faso), mais aussi la Guinée, le Sénégal, la Mauritanie... Mali Twist (Dis-lui que je l’aime), ou l’hymne patriote adressé aux jeunes pour participer à l’édification du pays.

Ado, Boubacar Traoré apprend la guitare en autodidacte et en cachette de son frère musicien Kalilou. Fâché que son cadet lui ait désobéi, l’aîné lui fait néanmoins ce compliment : "Tu es en train de jouer de la guitare, qui a 6 cordes, comme on joue de la kora, qui en a 21 ; ce que tu fais, on appelle ça une double gamme." Ce que veulent alors écouter les jeunes, ce sont ces instruments électrifiés, modernes, legs des fanfares militaires et autres formations occidentalisées, qui interprètent des morceaux "dansables", pas la musique de cour des griots de l’ancien temps.

L’arrivée du régime militaire met fin à l’ébullition musicale
Kar Kar joue donc au sein des Pionniers Jazz et se fait vite un surnom dans les surprises-parties, dans la rue, et, bien sûr, à la radio... Son frère, lui, a l’honneur, en 1964, d’être choisi par le gouvernement malien pour faire partie de la délégation de musiciens envoyés à La Havane, où il restera jusqu’en 1972 : avant de quitter le pays natal, Kalilou lui offre sa guitare et... sa Vespa : "Il m’a encouragé, car il m’avait entendu à la radio."

Las, la notoriété ne fait pas vivre et les tubes du jeune blouson noir (Mali Twist, mais aussi Kayes-Ba et Mariama) ne lui rapportent aucune royaltie : "On vivait sous un régime socialiste, on faisait tout pour le peuple, mais on n’était pas payés. Et comme je ne suis pas griot, je ne vivais pas de ma musique. Découragé, je l’ai délaissée pendant vingt ans." 

Les temps changent : Moussa Traoré renverse Modibo Keïta, le régime militaire conservateur se fait plus répressif, prohibe jupes courtes, pattes d’éléphant et coupes afro ; les clubs de jeunes ferment, ce qui marque bientôt la fin des reportages en soirées de Malick Sidibé. La politique culturelle initiée après l’indépendance est peu à peu abandonnée : ses phalanges subventionnées laissent la place aux groupes financés par de grands hôtels : ainsi naissent les deux formations rivales bientôt célèbres, le Rail Band et les Ambassadeurs, entre lesquels le jeune Salif Keïta tout comme le Guinéen Kante Manfila feront bientôt la navette.

"Tout le monde me croyait mort"
Entre-temps, Kar Kar, marié en 1967, enchaîne tous les métiers : commerçant, enseignant, puis agriculteur, il finit, après le décès de sa bien-aimée Pierre-Françoise, en 1989, par gagner Paris et Montreuil pour jouer du marteau-piqueur sur les chantiers, envoyant de l’argent à ses enfants. Pourtant, au milieu des années 1980, une équipe de la télévision malienne l’avait déjà retrouvé et incité à sortir de son silence : "Tout le monde me croyait mort", on le confondait avec son frère aîné, décédé peu auparavant. Ce sont des producteurs britanniques de la BBC qui, au début des années 1990, lui accordent une deuxième carrière musicale en produisant son disque Mariama, joyau blues qui passe heureusement aperçu. Boubacar, la casquette toujours vissée sur le crâne, a depuis longtemps troqué la guitare électrique pour l’acoustique, et interprète d’émouvantes chansons, élégies plaintives sur les vicissitudes de la vie.

Du blues ? Pour lui, c’est un mot d’Occidental : "Au Mali, on connaît ça depuis toujours, mais on n’appelle pas ça du blues : on parle de dansa, de bra, de kamelengoni... Et tout le monde comprend." Le public international aussi, qui ne parle pas le khassonké, ni le français, et ne distingue pas forcément les subtilités de la gamme pentatonique, mais n’en est pas moins saisi par ce phénix malien. L’homme a vécu plusieurs vies, conservé humour et simplicité, comme son ami Ali Farka Touré, décédé, en 2006. Par leur musique, tous deux ont d’ailleurs souligné les liens qui unissent le blues du Delta du Mississippi à l’Afrique.

La diaspora mandingue se souvient de Kar Kar, qui a bercé son enfance, même si lui chante à présent, désenchanté, ses maux d’adulte, séduisant aussi les salles de Paris à Toronto, qui l’acclament et le célèbrent comme un cousin des Skip James, Muddy Waters, Blind Willie McTell et autres John Lee Hooker. Le personnage fait même l’objet d’un documentaire du cinéaste Jacques Sarasin, en 2001, Je chanterai pour toi. Ceci est une autre histoire, mais Boubacar Traoré, l’homme qui a fait twister le Mali, fait désormais pleurer, sans tristesse, ses auditeurs, bien au-delà de sa ville natale de Kayes et des rives du Niger. 

(1) Lieu de convivialité, sorte de club développé dès les années 1930. 
(2) Boubacar Traoré publie un nouveau et très recommandable disque, Dounia Tabolo (Lusafrica, le 17 novembre), enregistré en Louisiane avec, entre autres, l’harmoniciste Vincent Bucher, le guitariste Corey Haris et le joueur de fiddle cajun Cedric Watson. 
Dans le cadre des Nuits Nomades, à la Fondation Cartier, à Paris, Boubacar Traoré assurera un concert en hommage au photographe malien Malick Sidibé, le 27 octobre : d’autres concerts, à commencer par ceux de la grande figure de la kora, Toumani Diabaté (le 27 novembre) et de la délicate chanteuse Rokia Traoré (le 22 janvier 2018) sont aussi programmés à la fondation.
Boubacar Traoré sera aussi en tournée à partir des 13 et 14 décembre au New Morning, à Paris.

(3) Dans sa contribution au catalogue de la rétrospective Malick Sidibé, aux éditions Xavier Barral. Cette (superbe) exposition est à voir jusqu’au 25 février 2018.

L’Inter de Bamako du 06 Novembre 2017

 

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