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Contribution : Mise en œuvre de l’accord, un processus désorganisé

C’est l’analyse du Pr. Kissima Gakou, vice-doyen de l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako (USJPB). Ancien conseiller technique au ministère de la Défense et des Anciens combattants, observateur averti de la scène politico-militaire de notre pays, le professeur Gakou -universitaire sans coloration politique -livre ici une analyse impartiale. Spécialiste des questions de défense et sécurité, sa contribution est d’une grande importance au débat actuel.

De façon générale, le processus politique prévu par l’accord de paix d’Alger progresse très lentement et difficilement tandis que la situation sécuritaire se dégrade de façon continue, atteignant désormais une partie importante du territoire national, bien au-delà des zones affectées précédemment.

La capacité, voire la volonté, des acteurs et signataires de l’accord d’Alger à concrétiser les engagements pris, apparaît faible en dépit des déclarations d’attachement à sa mise en œuvre régulièrement renouvelées qui perdent peu à peu leur crédit.

Sur le plan politique, le calendrier prévu a pris un retard considérable minant la confiance à accorder à des chronogrammes successifs caractérisés le plus souvent par leur manque de réalisme. De fait, des étapes initialement consécutives deviennent quasi simultanées en raison de la désorganisation des processus : ainsi la mise en place des autorités intérimaires est désormais prévue pour prendre place quelques jours seulement avant les élections locales alors que les premières étaient à l’origine censées préparer les secondes. Quel sera finalement l’image d’une représentation politique et administrative territoriale composée d’autorités élues tandis que d’autres auront été nommées, alors même que ces dernières sont contestées dans de nombreuses localités ?

Simultanément, les services de l’Etat peinent à se déployer dans une partie importante du territoire national car leur sécurité n’est pas assurée de façon fiable. La création de deux nouvelles régions administratives oblige au constat que les représentants de l’Etat n’ont pas pu s’y déployer jusqu’à maintenant. De façon plus grave encore, des écoles ferment sous la menace des groupes radicaux, des postes de sécurité sont attaqués sur une partie du territoire encore récemment sauf.

Sur le plan sécuritaire, les forces de défense et de sécurité maliennes n’ont pas encore atteint le niveau qui leur permettrait de s’opposer efficacement aux actions violentes dont elles sont la cible. Plus encore que les forces internationales, elles subissent des attaques répétées dont l’impact sur le moral est d’autant plus important que leur dispositif est intrinsèquement délicat et les moyens dont elles disposent modestes, dans un contexte où la confiance accordée au leadership politique s’avère limitée.

Par ailleurs, depuis juillet dernier, la confrontation qui prévaut entre les mouvements armés signataires de l’accord d’Alger a provoqué le blocage de l’ensemble des mesures de confiance préalables au retour de la paix : mise en œuvre des patrouilles mixtes et cantonnement des ex-combattants en tant qu’étape préliminaire au DDR.

Partie intégrante de la Réforme du secteur de la sécurité (RSS), le DDR sera difficile à mettre en œuvre dans les conditions politiques et sécuritaires qui prévalent alors qu’il devrait avoir accompli ses premières étapes. Alors que la désignation des membres du Conseil national de RSS et des deux commissions dédiées respectivement au désarmement et à la réintégration des éléments armés n’est toujours pas finalisée, le fonctionnement de ces organes ne pourra probablement être effectif avant plusieurs mois.

Pour sa part, le Mécanisme opérationnel conjoint peine à mettre en œuvre des patrouilles de sécurisation dans les régions du nord, première étape du processus de DDR accéléré.

En outre, la faible compréhension du processus DDR lui-même chez de nombreux jeunes et les attentes indues qui en découlent doivent être corrigées par une communication claire et ferme. Qu’il s’agisse des critères d’intégration (ou de réintégration) dans les corps d’Etat, comme des voies offertes pour bénéficier d’une formation socio-professionnelle, laisser perdurer une interprétation fausse et susciter des espoirs sans lendemain constitue une source de réactions potentiellement violentes à moyen terme et la porte ouverte à la radicalisation d’une partie de cette jeunesse désemparée.

De même reste-il à évaluer dans quelle mesure un processus de DDR chaotique ne nourrit pas lui-même la résurgence de la violence. Les promesses effectives ou présumées d’intégrer les détenteurs d’armes contre des grades contingents à la nature des armes rendues, a conduit de nombreux jeunes à créer de nouveaux mouvements rebelles, même dans des zones préalablement épargnées, comme le montre l’exemple du Macina, avec pour ambition de les rendre pour un poste d’officier.

Dans tous les cas, il est probable que toute tentative de mettre résolument en œuvre les mesures prévues par l’accord de paix se heurte vigoureusement à l’opposition des forces antagonistes impliquées de façon croissante dans une économie illégale que servent la désorganisation politique et le désordre sécuritaire.

A cet égard, le temps joue incontestablement contre la dynamique de paix si celle-ci n’est pas portée par des acteurs déterminés qui sachent à la fois trouver la limite juste des indispensables compromis et barrer vigoureusement la route aux dévoiements mafieux et au radicalisme religieux.

De fait, il est urgent que l’Etat reprenne l’initiative sur le processus de pacification du pays alors que les groupes armés de tous ordres sont en train d’opérer un partage du territoire national sur des bases ethniques, porteur à terme de nouvelles confrontations. Sans un élan significatif et des signes tangibles dans la mise en œuvre concrète des engagements pris par toutes les parties à l’accord, celui-ci ne sera bientôt plus qu’une illusion désuète. Les autorités maliennes prendraient alors le risque de cautionner l’impasse du processus et connaîtraient vraisemblablement des frictions sérieuses tant avec les pays de la région qu’avec la communauté internationale.

D’autant que l’organisation d’élections communales sur une partie du territoire, tandis que l’autre connaît la nomination d’autorités intérimaires exacerbe le risque de créer un Mali à deux vitesses, voire deux Mali. Mais plus encore ce n’est pas une meilleure nouvelle pour la démocratie malienne, car il envoie le signal que la loi de celui qui détient la force prévaut sur la volonté du peuple. Ainsi le spectre de la division n’en est que plus renforcé.

Tout cela, avant que ne soit remis en question la validité d’un accord que les populations du reste du Mali n’ont accepté que parce qu’il donnait une chance à la paix et la stabilité.

Pr. Kissima Gakou, maître de conférences à l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako (USJPB)

 

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